
Pour situer le niveau que j'ai atteint et pour que vous puissiez imaginer le nombre d'heures que j'ai pu passer (ou perdre) à jouer, voici les buts que j'avais atteints. Tout d'abord, entre mon frère et moi, nous avions cinq personnages, plus les deux ou trois que l'on nous prêtait occasionnellement. Souvenez-vous qu'il y a 200 niveaux différents, et que plus on grimpe leurs échelons, plus l'ascension est laborieuse. Parmi ces six personnages, j'en ai monté un niveau 188 seul, et j'ai contribué à en monter trois autres ayant respectivement atteint le niveau 175, 155 et 130. A cela s'ajoutent les (très) nombreuses heures passées à équiper ces personnages, à s'assurer de la bonne santé de leurs familiers, ou encore à errer sans but dans le jeu quasiment le plus clair du temps.
Dans ces conditions, j'ai joué encore et toujours plus. Pour aller plus haut, passer le temps, atteindre des buts, dépasser les amis dans le jeu. En moyenne, j'ai joué environ deux heures chaque soir, plus encore le mercredi, et certainement une grosse quinzaine d'heures par week-end. Cela fait une trentaine d'heures de jeu par semaine. Trente heures d'évasion virtuelle, où l'on plie à force sous les contraintes que l'on doit y accomplir. Trente heures pour lesquelles on se couche tard, on se lève samedi et dimanche avec un réveil, on empiète donc sur des heures de sommeil pour éviter d'empiéter sur des heures de travail (quoique quelquefois...). Pour jouer quotidiennement et ne pas manquer à ce rituel, on évite toute sortie, on brise tout contact extérieur. On se renferme peu à peu sur le jeu, ce jeu sur lequel on devient de plus en plus puissant parallèlement au monde réel où notre personnalité s'effrite à la même vitesse. On fait toujours plus de sacrifices, notamment lorsqu'on a un nouveau but à atteindre dans le jeu. On ferme les yeux à trois heures du matin sur les personnages avec lesquels on a joué la journée, et notre réveil sonne à sept heures pour nous permettre d'aller retrouver ceux que l'on a quittés quatre heures plus tôt.
La fatigue s'accumule au fil des jours, les maux de tête ont une effroyable récurrence. L'addiction nous soumet à un rythme de vie presque inhumain, dénué de toute raison, dans lequel on se perd, on s'égare toujours plus loin. La vie réelle n'est que secondaire, et se calque sur la vie virtuelle. Parallèlement à cela, on parle peu, les journées de lycée s'enchaînent sans pour autant qu'on en perçoive le sens ni l'intérêt, on s'y fond presque absent, ailleurs. Les jours passent et sont de plus en plus ternes, empreints d'une immuable monotonie. Et l'on demeure indolent, impuissant face à cet écoulement du temps qu'on ne contrôle plus. On s'efface patiemment dans le néant, et l'on a l'impression de ne plus être vu, de ne plus être remarqué par qui que ce soit, d'être comparable à une âme errante qui n'intéresse personne par son insignifiance. Le décalage avec la société se creuse, l'écart croît sensiblement au fil des jours. Et cela s'oppose en tout à ce que l'on produit dans le jeu : les heures de jeu permettent un avancement notable, une évolution florissante, des connaissances qui s'approfondissent et un personnage qui se détache par sa puissance et le contrôle que l'on en a.
De temps en temps, on se risque à se demander quel est le sens de cette vie, quelle est l'utilité de l'addiction, quelle serait la vie sans Dofus...On balaye ces questions le plus rapidement possible, jugeant inconcevable à ce stade de l'addiction toute vie différente, tandis que celle que l'on vit virtuellement n'a aucun risque, ne possède que des difficultés surmontables grâce à une quantité croissante d'heures de jeu. On voudrait se détacher de la vie réelle, et n'avoir plus qu'à vivre dans ce monde de Dofus où l'on est respecté, encouragé, adulé parfois. Ce jeu sur lequel on peut se permettre de se tracer un chemin que l'on peut modifier à tout moment tel qu'on le souhaite. Ce jeu où tout est modifiable, ce jeu sur lequel on ne se confronte à aucun choix, à aucune décision d'importance. On en oublie presque la vie réelle, tellement on s'en éloigne.
On cherche parfois des raisons à cette addiction. On cherche à élucider les motifs pour lesquels on brouille sa vie sociale, on réduit tout contact le plus possible, on n'est pas capable de faire un brin de conversation censée avec quelqu'un, on ne voit la vie qu'à travers ce que l'on vit dans le jeu, on se tasse de plus en plus, on ne s'observe plus grandir, on se fait de plus en plus discret, de plus en plus timide, on se détruit les idées et la santé, on sacrifie le peu que l'on a à des heures de jeu. Mais pourtant un jeu, n'est-ce pas un divertissement sans dommages, une action censée, bénéfique à l'homme, n'ayant que des buts positifs ? On suppute que l'on doit avoir les yeux trop fatigués pour réfléchir à ce genre de questions et à en tirer des solutions utiles. On se surprend à penser que l'on est accroc à cause de telle ou telle personne, à l'absence d'un père, à une situation familiale qui ne nous correspond pas. On essaie de jouer moins, sans pour aucun qu'aucun résultat n'en émane, puisque l'ennui arrive sitôt que l'on ferme nos fenêtres Dofus.
Jusqu'au jour où s'opère une certaine prise de conscience, la naissance d'une pensée critique vis-à-vis de notre déchéance sociale et physique et de ces conséquences sur notre santé mentale. Cette prise de conscience de l'absurdité de notre condition, semblable à la prise de conscience de l'homme absurde d'après Camus. Et l'on y trouve une solution, une solution qui enfin apparait comme censée. Il faut stopper le jeu, définitivement et dans les plus brefs délais. Ne pas penser à l'avenir, ne pas se demander ce que l'on pourrait faire ou pas sans cette présence virtuelle. Et c'est ce que j'ai fait, assurément trop tard. Mais cet arrêt brut connait lui aussi des conséquences effrayantes, des problèmes que je mettrai bien du temps à résoudre : Comment vivre normalement ? Comment se fondre à nouveau dans la vie réelle ? Comment sortir de notre situation désastreuse ? Il faut indubitablement emprunter un chemin inverse à notre déclin, retrouver des habitudes raisonnables, un rythme de vie censé et réfléchi. J'ignore si cela est possible, si je parviendrai à retrouver une constance psychologique, si ma vie pourra redevenir normale telle qu'elle l'était avant.
Je regrette âprement ce pour quoi j'ai œuvré durant les deux dernières années qui sont derrière moi. J'essaie de me dire que tout problème a une solution, que tout écart peut se résoudre par une réadaptation et un retour au juste déroulement des choses. Je tente de faire comme si rien n'était, comme si ces années de ma vie avaient été parfaitement normales. Mais je sais dorénavant pertinemment que jamais plus je ne me risquerai à goûter à aucune drogue ni aucun jeu auxquels je pourrais succombais par des fragilités psychologiques bien malgré moi. Je ne conseillerai d'ailleurs jamais à quiconque de s'initier à ce genre de dangers, dans lesquels on peut s'engouffrer avec une infinie naïveté, sans en cerner les possibles aboutissants.
J'ai du chemin à faire avant de retrouver une vie réelle.